Pendant que bon nombre de petits français partent en vacances, les enfants du rivage restent à l'Arche Bleue. Il n'y a pas si longtemps, c'est à
dire quelques années, ils étaient plus rapidement placés en familles d'accueil ou de retour chez eux. Avant l'été nous essayions d'en faire partir plusieurs, ils laissaient la place à
d'autres...En une année nous voyions défiler pas loin d'une trentaine d'enfants sur un même groupe. Aujourd'hui, les familles d'accueil sont très vite embauchées pour leur confier des enfants qui
ne passeront pas par la case « foyer », et elles sont parfois réticentes à prendre en charge un enfant qui risque de poser problème.
Les enfants de mon rivage sont donc 8 anciens aujourd'hui, âgés de 4 à 6 ans, le plus ancien est présent depuis bientôt 2 ans, ses troubles du comportement compromettent l'orientation dans une
famille. A ce noyau dur vient s'ajouter deux autres « naufragés » de l'été. Parfois il est possible de comparer cette maison à une SPA, disons plutôt une SPE. Je vais simplement la nommer l'Arche
Bleue. Les crises et les larmes se mêlent toujours de manière étrange à l'enthousiasme et aux rires de cette petite communauté. La tristesse et la joie, la peine et l'espoir tissent jour après
jour un tissu particulier où l'enfant se montre tour à tour odieux et agréable, tyrannique et docile.
Je suis enthousiaste à l'idée de recommencer des activités avec eux, de faire des sorties en cette période d'été, mais j'appréhende
les débordements, les cris, les colères, ces moments où il faut sans cesse rester vigilante et répondre aux multiples besoins et demandes de chacun.
Pour l'instant j'arrive toujours après la bataille, à 21h quand tout vient de se calmer. C'est mieux qu'à mes débuts de nuit où l'électricité et l'énervement restaient dans l'air à une heure
avancée, je devais apaiser les uns et les autres, gérer les endormissements difficiles et menacer parfois. Je n'ai pour l'instant qu'à rassurer, recoucher, calmer un cauchemar, désaltérer et être
là.
Je vais donner d'autres noms à ces enfants, pour des raisons de confidentialité, et en dire le moins possible sur leur situation
familiale. Les mots que je dépose sont une manière pour moi d'apprivoiser d'autres repères, une autre manière de travailler. Même si je l'ai déjà fait dans le passé ce travail va être nouveau
pour moi.
Aujourd'hui la fessée, même petite, est bannie, et les enfants ont le choix sur pas mal de points, s'ils veulent rester « bébé » avoir une couche et un biberon libre à eux, on ne les force pas à
grandir. Parfois les adultes parlementent trop avec eux à mon goût, puis d'emblée, quand ils sont excédés, posent ensuite des limites contraignantes avec des cris dans la voix.
L'été s'annonce chargé, d'après certaines de mes collègues cela va être difficile à gérer, le programme des sorties et visites est compromis à cause du nombre d'enfants au comportement difficile.
Agitation, excitation, mise en danger sont le lot quotidien, auquel vient se mêler des moments agréables où chacun apprécie le présent : une après-midi à la plage sans soucis majeur, une séance
de jeux dans un square, une ballade dans un bois, une activité peinture, une histoire. Si tout cela n'est pas écourté par la crise d'un enfant, un geste violent entrainant une blessure, ou une
échappée ...
Je m'attends à être testée, même si les enfants ont l'habitude de mes limites, ce n'est que dans le cadre du soir : « c'est l'heure de dormir ».
L'autre soir Marin et Ambre ont attendu le départ des collègues de jour pour se relever en catimini et demander à boire. C'est leur manière de quémander une petite attention supplémentaire,
d'échanger quelques mots avec moi.
Marin est un grand garçon de 6 ans qui se trouve souvent un petit bobo à soigner comme par hasard à 21h. Il serait mieux chez les plus grands pour des jeux de ballons et des courses dans les
bois, mais il passera l'été dans l'Arche Bleue, à attendre encore que l'on statue sur son sort. Comme la majorité de ses petits camarades, une famille d'accueil sera sans doute l'orientation
décidée.
Ambre aussi à 6 ans bien qu'elle soit petite et toute menue. Elle attend dans l'incertitude de pouvoir retourner vivre avec sa mère. Une décision par le Juge des enfants sera peut-être prise
durant l'été...
Je leur annonce l'un après l'autre dans leur chambre, que je vais partir en vacances bientôt et que lorsque je reviendrai je retravaillerai le jour.
« Le jour ! S'exclame Marin. Et pourquoi ? Et qui va travailler la nuit ? Tu pars combien de temps en vacances ? Tu vas où ? Comment
tu sais qui va travailler la nuit ? Tu les as vues les nouvelles veilleuses ? Qui c'est qui a décidé ?
Marin est un enfant qui pose tant de questions, et tant de pourquoi ! Il pousse l'adulte jusque dans ses moindres explications, il pose ses inquiétudes, il aspire l'adulte, mais parfois aussi
n'attend pas la réponse. Après quelques explications, je dois mettre un terme. Marin s'agite sur son lit commence à faire du bruit, la nouvelle le perturbe un peu.
Je menace de fermer sa porte, il se calme mais se relève une dernière fois pour voir où je suis. Alors je renonce à mes rangements pour l'instant, je me poste sur une chaise dans le couloir, et le petit garçon s'endort.
« Ouais! Chouette! s'exclame Ambre! Est-ce que tu grondes fort ?»
Je ris devant son sourire mutin et son attente. C'est vrai que le soir je gronde en chuchotant !
_ Et oui, ça arrive, si les enfants n'écoutent pas !
Ambre, la grande pipelette va-t-elle colporter la nouvelle ?
Elle aussi a besoin de me savoir à proximité pour rester dans son lit. Ses levers nocturnes sont moins fréquents, mais l'attente dans cette arche échouée est longue...
Ce matin je devais réveiller Cerise, la petite fille qui fait la sourde quand ça l'arrange. Après de multiples tests auditifs assez
laborieux, un examen sous anesthésie doit avoir lieu.
Cerise a été mise au courant de ce lever matinal, elle semble avoir compris, elle a même dit « oui » la veille quand je lui en ai reparlé, en ouvrant ses grands yeux.
En fait, comme le rendez-vous est repoussé un peu plus tard dans la journée, il me suffit de lui proposer un petit déjeuner frugal avant 7 h. Mais Cerise n'apprécie pas cette intrusion dans son
sommeil en ce jour de vacances, elle refuse de se lever et commence à pleurer. Même en approchant le verre de jus de pomme à son chevet, elle me fait « non » de la tête. Je la laisse sombrer à
nouveau dans ses rêves, une pratique que la fillette maîtrise très bien, un refuge qu'elle connaît à la perfection.
Nous saurons bientôt si Cerise a des problèmes d'audition ou pas, ou s'il s'agit simplement d'un défaut d'attention à certains moments. Je sais que comme bon nombre de mes collègues avant moi je
devrai m'armer de patience pour l'apprivoiser en plein jour. Je ne la vois pour l'instant que lorsqu'elle est à l'abri dans son lit, avec sa sœur Cannelle à proximité.
Noé n'est pas le patriarche, juste le plus ancien du groupe, mais il n'a que 4 ans et demi. Victime d'autisme et d'autres troubles
associés, il est tour à tour exécrable ou délicieux malgré son handicap. En principe son traitement l'aide à dormir, il n'est plus « l'enfant qui ne dormait pas ».
L'autre soir il s'est levé à mon arrivée.
« Va dans ton lit, je vais venir te voir, lui dis-je, je vais mettre le téléphone et j'arrive.
_Et pourquoi le téléphone ? Demande Noé.
Noé court en douce de sa chambre à l'entrée de l'Arche, il attend cet instant que je vais lui accorder. Il se laisse prendre par la
main et accompagner au lit. Il aperçoit une paire de chaussons qui trainent, il les prend, et vite, il ouvre grand la porte de l'enfant qui les a oubliés, et sans respecter son sommeil les lance
dans la chambre comme s'il s'agissait d'un ballon.
J'ai mis une chaise dans le couloir près de sa porte pour rester à proximité et le rassurer. Il s'était endormi avant mon arrivée, mais les pleurs de Cannelle l'ont réveillé. Il supporte mal
d'entendre les autres enfants pleurer, du coup le sommeil s'est échappé. Après mes quelques minutes passées à son chevet, le temps de dire une comptine en faisant le tour de son visage, je vais
m'asseoir sur la chaise. Noé s'agite sur son lit. Il se met sur le ventre et penche la tête vers le sol, il compte : « 1, 2, 3, 4, 6 » Puis sur le dos, il donne des petits coups dans le mur. Il
accepte d'arrêter, de se recoucher convenablement, alors il chante tout haut : « Frère Jacques, Frère Jacques, Sonnez les matines ! Sonnez les matines ! »
Noé a besoin de se rassurer, de reprendre ses petits rituels pour s'endormir. Si j'interviens trop brusquement, il peut hurler et réveiller les enfants, puis exprimer très fort ses peurs
multiples.
« Chut ! Noé ! Tu peux chanter tout bas ! »
L'enfant se met à chuchoter sa chansonnette. Il fait chaud, Il demande à boire, je lui apporte un biberon : « Merci... » Dit-il très poliment en ajoutant mon prénom. Il se recouche apaisé et ne
tarde pas à retrouver le sommeil.
Autiste ou pas, Noé fait marcher son monde, et communique beaucoup, tout en se débattant avec ses troubles (angoisses, manies, tocs, obsessions). Etrange petit garçon sorti de l'état de sauvageon
mutique à celui d'enfant civilisé. Bien qu'il ait des parents, il a déjà passé la moitié de sa vie dans l'Arche Bleue, et pas un seul foyer familial pour l'accueillir.
Feuillêtre
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